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joan baez

  • Sale ! mes baskets

    Philippe Dalecky, en 1978, sortait ce titre, cinq ans avant Tom Waits et son Swordfishtrombone. Deux œuvres qui possèdent certains traits de ressemblance en ce qui concerne le rythme, la mélodie et l'environnement instrumental, à dominante de cuivres, ainsi que la curieuse voix d'outre-caverne du chanteur.

    Sale ! mes baskets
    On commence fort. Étant donné que nous avons affaire à une œuvre qui se situe dans un registre volontairement crade, on pourrait estimer que l'orthographe a été résolument traitée sur ce mode. Mauvaise impression. En réalité : c'est «c'est sale !» d'où cette interjection : Sale !
    La saleté revendiquée, en quelque sorte.
    L'individu porte des chaussures de sport en toile et caoutchouc de la marque Converse, ainsi qu'on peut le constater sur ce document photographique, et qui n'étaient pas spécialement bon marché en cette année 1978.

    Sale ! mon manteau
    Je r'foule des chaussettes
    J'ai les ch'veux bien crados
    On m'renifle à 100 mètres

    L'aspect vestimentaire outrageusement négligé, l'absence revendiquée d'hygiène, l'infection assumée, tout semble accréditer en l'occurrence la manifestation d'une rupture provocatrice à l'encontre de la société -phénomène somme toute banal il y a trente ans- qui se voit ainsi vilipendée par un renégat : au demeurant, l'énergumène décrit lui-même cet état, ce qui laisse entendre qu'il n'est pas réellement en rupture de communication, et qu'il est toujours en conjonction avec le quidam à qui il est sensé parler. Il a conscience de la puanteur, non seulement de ses chaussettes, mais aussi de l'ensemble du corps, puisque selon ses dires, sa pestilence serait perceptible dans un rayon d'un hectomètre autour de lui, ce qui, convenons-en, semble peu vraisemblable. On aura remarqué la description par strates : saleté/puanteur/saleté/puanteur, avec une certaine gradation : mes vêtements sont sales, mes vêtements puent, je suis sale, je pue, selon un rythme témoignant de bases culturelles non négligeables qui transpirent ici dans cette bravade nauséabonde.

    Vaut mieux m'voir en photo
    laisse à penser que si l 'aspect olfactif est désespérément rédhibitoire, il n'en irait pas de même de l'aspect pysique, selon les critères esthétiques habituels, avec une certaine autosatisfaction de l'auteur à s'estimer relativement présentable sur une photographie. Ce qui tendrait à renforcer l'idée selon laquelle la stratégie de rupture de l'original malodorant ne serait en réalité qu'une posture ostentatoire de défiance à l'égard de la société giscardisée depuis quatre années.

    Et j'ai toujours ma place dans l'métro
    Le gaillard est provocateur, mais il revendique la possibilité d'user comme il le souhaite d'espaces publics relativement protégés.

    Sale ! mes baskets
    Sale ! mon manteau
    C'est tous les jours ma fête
    Et ça emmerde le prolo

    D'une manière de plus en plus évidente, le gaillard se révèle être un anarchiste de droite. Pas de conscience de classe. On sentirait même un fumet de Louis-Ferdinand ressortir de l'ensemble.
    Malgré tout le clodo stagiaire n'a pas réellement entamé, à ce stade, notre doute quant à la profondeur de sa conviction prétendument affichée.
    J'ai vraiment pas la tête
    A chercher du boulot

    Cet élément est intéressant : certes, il ne veut pas chercher un travail stable, mais ce «j'ai vraiment pas la tête à...» tendrait à prouver que nous sommes en présence d'une manifestation réactionnelle à une perturbation d'ordre affectif.
    Et j'ai toujours ma place au bistrot

    Autre élément intéressant : en voie de clochardisation, notre zigoto ne carbure pas au Gévéor sur les bancs publics. Il va au bistrot, avec place assise et règlement de la consommation «rugby sur l'ongle», comme aurait dit Francis Blanche.

    Sale ! mes baskets
    Sale ! mon manteau
    J'fais flipper les minettes
    Avec mon numéro

    L'aveu : il est bien en représentation, et cherche selon toute vraisemblance, à se lever des petites nanas promptes à se faire peur dans l'espoir et la crainte mêlés de vivre un moment d'extase dans les bras d'une façon de King-Kong de banc de métro. Comme en attestent les vers suivants :

    Déroulez les carpettes
    J'tire toujours le gros lot
    Et j'ai toujours ma place au dodo
    Nous avons la confirmation : l'olibrius couche ! Remarquons au passage la proximité des deux expressions «j'tire» et «au dodo» : comme la convention a succédé à la prise de la Bastille, le repos du guerrier fait suite à la conquête...

    Sale ! mes baskets
    Sale ! mon manteau
    Je r'foule des chaussettes
    J'ai les ch'veux bien crados
    Je m'fais péter la tête
    Et je vis en stéréo

    On peut se demander si, au lieu de siroter du Bercy, le trimardeur ne goûterait pas plutôt aux joies des substances hallucinogènes.
    Et j'ai toujours ma place dans le métro

    Sale ! mes baskets
    Sales et crados
    Ceux qui tiennent les manettes
    De notre monde parano
    Qui vendent des mitraillettes
    Qui roulent en char d'assaut
    Y'a toujours d'la place dans leurs hostos
    Faisais-je fausse route ? Toujours est-il que notre vagabond manifeste son aversion pour ce système où ceux qui tirent les ficelles, c'est à dire les vendeurs d'armes et proliférateurs de conflits -qui sont les mêmes- avec l'assentiment passif des populations décérébrées, qui au besoin, peuvent alimenter les contingents de chair à canon. Toujours est-il que l'interprétation au sujet de la manifestation provocatrice du début du texte se trouve prise à contrepied par ce dernier passage nettement antimilitariste, quoique modeste en regard des chansons de Pete Seeger, Woodie Guthrie, Bob Dylan et Joan Baez.

    Mais ce côté dérisoire n'était-il pas en quelque sorte annonciateur d'une démobilisation progressive de la jeunesse revendicatrice, pour des désirs plus petitement égoïstes ?
    Comme quoi le déjanté et le conventionnel, comme sur un banc de métro, peuvent afficher une curieuse proximité.