Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

récits

  • Un malade temporaire, c'est…

    À la demande générale de Alice_M, je m'en vas vous conter comment naquit mon inclination pour la réplique incisive et ma relative assuétude pour la repartie.
    C'était au temps où j'étais encore étudiant. À Reims, précisément. Au temps lointain où les communisses avaient réussi le tour de force d'installer un maire de leur parti dans les plus importantes villes d'un département votant pourtant imperturbablement à dextre depuis des lustres.
    Là où j'étais alors en stage était un service hospitalier, installé, comme une école - et pas comme une banque - dans un préfabriqué, doté, à l'instar d'un interminable titre de film de Michel Audiard, d'un improbable intitulé : « Intersecteur de Psychiatrie Infanto-juvénile et de Psychothérapie ».
    En ces temps bénis était demandé aux stagiaires d'assister aux réunions de synthèses qui, dans ce service, tenaient lieu de grand-messes, avec comme célébrant le chef de service, un ponte probablement parisien - et fermement lacanien - au patronyme évoquant une marque de bolides transalpins.
    La première fois que j'eus à assister à cette cérémonie, arrivant quelque peu en avance, je fus invité à emprunter le couloir menant au sanctuaire après m'être fait ouvrir la porte solidement fermée à double-tour. Décontenancé par le comportement des enfants et adolescents internés dans ce service, je n'en menai pas large et il me fallait avancer sans montrer d'inquiétude.
    C'est alors que survint un certain Boniface * qui s'avança vers moi, et m'interpela avec une certaine vigueur.
    — Bonjour Docteur ! ( je portais une obligatoire blouse blanche ).
    — Mais, je ne suis pas Docteur…
    — Oh ! excusez-moi, Professeur ! Boniface M. , psychotique…
    — Ah ! oui, très bien… Mais au juste… qu'est-ce qu'un psychotique ?
    — C'est un malade temporaire.
    — Bien sûr, où avais-je la tête ?… Mais, un malade temporaire, c'est…
    — Un malade permanent !
    Je n'ai jamais vécu depuis un dialogue aussi empreint de logique, de profondeur et de justesse. Bien entendu, la méprise initiale quant au rang du porteur de blouse blanche pourrait laisser à penser que l'esprit de cet adolescent renvoyait à l'innocence, mais la définition de la psychose qui suivait ne laissait aucun doute quant à l'esprit de finesse dudit Boniface.
    Quelque temps plus tard, le même énergumène fit irruption, silencieusement, dans la salle de réunion où se tenait une synthèse présidée par le professeur agrégé Ferrari. Ce dernier ne s'était pas aperçu de la présence de Boniface, qui en avait profité pour se rapprocher de lui, puis de lui chatouiller malicieusement sa calvitie en ajoutant : — Tout va bien, Professeur agréé Ferrari ?
    — Ça suffit, Boniface, tu vois bien que nous sommes en train de travailler, je te demande de sortir !
    — Ne vous fâchez donc pas, professeur agressé Ferrari…

    Alors, en définitive, ne cherchez pas une définition de la repartie : tout était dans ces délicieuses répliques de Boniface, qui en fait n'était pas psychotique, mais souffrait néanmoins d'une pathologie moins amusante que ses reparties…
    (*) le prénom a été un peu modifié…

  • L'ultime Convoi du Maître

    Le laïvetouite des obsèques de Me Capello.Les obsèques viennent de commencer. Toute la petite chapelle de Saint-Laurette-en-Vexois affiche désormais complet.
    Il y a là le grand chœur apostolique au grand complet sous la direction de madame veuve Raymond Duclos…
    Le cortège funéraire, qui suit le la dépouile du maître ayant pris place, à son corps défendant, dans le corbillard tiré pour l'occasion par le cheval de retour drivé par M. Gérard Longuet,
    est dans les starting blocks.
    Le Startère à levé son pistolet pour donner le départ, mais le coup a du mal à partir…

    Il examine l'arme, la secoue un tantinet, d'un mouvement sec et toutefois de bon aloi, et tente un nouvel essai qui se solde par un échec. Vérification. Après examen du barillet, il appert qu'il fallait que le cran de sécurité fût désactivé…
    Le départ est donné, mais le pilote du cheval de retour, qui s'était imprudemment approché du démarreur d'obsèques réceptionne un projectile dans le mollet senestre. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, le pilote fouette néanmoins le cheval qui initialise l'ultime convoi du maître. Le cortège s'ébranle et les enfants de chœur en font de même…
    Le chemin est droit mais la pente est forte. Eh, oui, Monseigneur Raffarin est dans le cortège, il signe d'ailleurs des autographes…
    Malgré le brouillard ambiant, les suiveurs, accompagnés de 43 spectres en provenance de Tchernobyl, tiennent la cadence soutenue, imprimée par le canasson mortuaire.
    On commence à s'agiter du côté du calvaire en vue de l'avenue Bescherelle…

    [coupure de faisceau ]
    scaled.php?tn=0&server=614&filename=bwufd.jpg&xsize=640&ysize=640la suite de notre retransmission dans quelques minutes…

    Reprise : aucun abandon n'est à déplorer jusqu'à présent, mais les spectres de Tchernobyl apparaissent de plus en plus poussifs…
    Premier incident notable : deux fautes dans le précédent touite. La fatigue se fait sentir à sept encablures du but…
    On signale un premier abandon dans le convoi. Claude Hagège, confondu par la foule avec Claude Allègre. Insupportable, en effet…
    Ça y est , les 43 spectres se sont évaporés… On aborde l'antépénultième hectomètre, alors que se pointe l'incertain dernier virage.

    L'abbé Rollin est prêt à réceptionner l'escorte funéraire, comme un arrêt de volée. Il s'apprête à crier «marque ! »…
    Le convoi arrive, le corbillard effectue un impeccable arrêt au frein à main, servi au rasoir par la maestria de Gérard Longuet, qui a dû terminer le parcours à cloche-pied…
    On extrait le cercueil, alors que MM. Evra et Ribéry débouchent une bière (1)…
    Le chanoine présente le néophyte, puis l'abbesse… Joël Martin est manifestement dans l'assistance…
    monsieurkaplan @LeProf_Higgins > Je commence à douter du sérieux de ton live-tweet. Ne galéjerais-tu pas un tantinet ?
    LeProf_Higgins @monsieurkaplan Misérable ! Comment pouvez-vous douter ? Je vous demande de vous ressaisir !…
    @LeProf_Higgins Une photographie de la dernière demeure du Maître serait d'une grand réconfort...
    @Turbodinde Vous n'y pensez point ! Le maître n'auroit nullement goûté cette manière de fantaisie…
    Certains affirment avoir vu trottiner ce curé précis. Confirmation : Joël Martin est bien présent…
    Contrairement aux allégations de @monsieurkaplan, la cérémonie est d'une tenue remarquable. Pour preuve, le mort n'a pas surgi du cercueil en s'écriant «coucou ! »
    @LeProf_Higgins > Mouais. Et pendant la quête, on va bourrer le nourrin ?
    @monsieurkaplan Cessez ces cochonneries de mauvais goût…
    Oraison funèbre de l'abbé Thonnière. C'est du costaud…
    L'officiant a demandé un taillebrèque. Interruption de cérémonie durant dix minutes…
    Fin du taillebrèque, mais en raison de l'épais panache radioactif ayant envahi l'église de Saint-Laurette-en-Vexois, tous les gens ont fui, fors les défunts, anciens et plus récents…
    Une telle cérémonie ne pouvait que finir en panache, fût-il radioactif…

    (1) D'aucuns se sont, légitimement, posé la question de l'opportunité de la présence de ces deux représentants de la gent footballistique aux funérailles du lettré. Précisons tout de suite qu'il s'agissait d'une erreur de leur part. Ils avaient, dans un élan de générosité, confondu le Maître avec son homonyme Fabio Capello, sélectionneur (toujours vivant à l'heure où nous écrivons ces lignes) de l'équipe anglaise de ballon-pied…

    Un grand merci à @monsieurkaplan et à @turbodinde pour leur (non-)obséquieuse participation…

  • Comment se faire rouler

    regolo.jpgComment, dans la vie, débuter brillamment, pour se faire ensuite mener en bateau, et  échouer lamentablement, se faisant rouler en beauté, et tout ça pour des clous ?
    Attilius Regulus -ou en italien d'aujourd'hui Attilio Regolo- n'avait, malgré ce que semble vouloir faussement indiquer son patronyme, rien de particulièrement marrant. Ce dignitaire romain, en bien des occasions, eut pour loisir de mettre au pas maintes lointaines peuplades péninsulaires récalcitrantes, voire frondeuses, pour ne pas dire rebelles, en sorte qu'il fut un temps lauréat du concours de circonstances qui l'expédia vers la région des Pouilles dans le but de prendre la tête de troupes fortement cuirassées ardemment désireuses de réduire en purée cette populace tout aussi méridionale que méprisée. On appela ces réjouissances guerres puniques qui se révélèrent, par proximité phonétique, et par usage immodéré du glaive et de la lance  tout de même très punitives.
    Tout auréolé de cette récente gloire martiale, son retour en vainqueur dans la capitale suscita une certaine admiration parmi l'assemblée de blanches toges devant laquelle il fit un rapport circonstancié quoiqu'un peu hâbleur.
    Ses qualités de stratège et ses preuves de courage, dûment homologuées ainsi que gravées dans le travertin servant à l'enregistrement des performances de l'époque, incitèrent les sénateurs assemblés à proposer à Attilius Regulus d'aller se faire voir ailleurs. Entendons-nous bien, ailleurs que chez les Hellènes. Contrairement à tout ce que l'on croit, tous les chemins ne mènent pas à Rome, surtout lorsqu'on est déjà au cœur de la cité-mère, et c'est dans une succursale d'Afrique du Nord que célébra beaucoup plus tard un chanteur ténébreux qu'on l'expédia, en 256 avant J.-C., avec de nombreuses armes et fort peu de bagages. La mission qui lui était assignée ne consistait nullement en l'implantation d'un nouveau village du club Méditerranée, mais de réduire la menace que représentait cette Carthage prête à tous les soulèvements, complots, révoltes, fourberies et vacheries en tous genres. Le Carthaginois, on le sait, est par nature un être peu avenant, discourtois, rugueux, brutal et au coup de surin facile.
    Le voyage fut bref et l'avancée terrible. De caractère naval, la rencontre initiale se solda par une victoire nette et rapide du consul romain. Maints prisonniers furent faits et conduits au cachot.
    La deuxième rencontre se fit quelque temps plus tard en plus terrestre lieu. Attilius Regulus, qui avait le trait, n'attendit point que l'adversaire déclenchât la clepsydre pour avancer de deux cases son premier pion.
    Alors que l'action paraissait fort bien engagée -en dépit d'une ouverture d'un classicisme peu en rapport avec les qualités qu'on reconnaissait de façon unanime à Regulus- et que les assaillants pouvaient entrevoir une conclusion heureuse, le vent tourna en faveur des défenseurs à tel point qu'ils réussirent, par une
    habile manœuvre combinatoire, à effectuer une terrible «fourchette» à l'effet dévastateur, permettant de mettre la main sur le celui qui avait juré de leur faire rendre gorge.
    Les Carthaginois proposèrent en définitive un deal au captif : il repartirait pour Rome avec la mission de négocier devant le sénat qu'on leur fiche un peu la paix et qu'on leur rende au plus vite une bennée de prisonniers.
    Reparti pour Rome avec quelques-uns de ses hommes, Attilius Regulus se présenta devant le sénat en livrant publiquement les tenants et les aboutissants du conflit dans lequel il était empêtré.
    On supposait que le consul chercherait par tous les moyens à préserver sa peau : n'avait-il pas promis à ses adversaires de se présenter devant eux au cas sa mission aurait échoué.  Pourtant il demanda qu'on n'accédât en aucun point à la demande  de l'ennemi ! Et le sénat tout entier le suivit.  Il se présenta bien devant ses adversaires, peu ravis de la nouvelle qui ne les arrangeait guère. Les chefs de Carthage lui firent payer cher ce coupable forfait, qui valait trahison. C'est lui qui fut puni, avec toute  la cruauté qu'on peu supposer.
    tonneau.jpgUne visite au Castelvecchio, à Vérone, durant l'été 2003, fut pour moi  un véritable supplice, alors que les thermomètres affichaient 38°C à l'intérieur des salles pourtant climatisées du musées. Pourtant, cela ne représentait plus grand chose après avoir trouvé, au fond d'une salle obscure, une huile sur bois représentant le martyre d'Attilio Regolo. L'image du supplicié dévalant la pente d'une colline à l'intérieur d'un baril rempli de clous et de lames laissait imaginer que l'épreuve n'avait aucun rapport avec les joyeusetés mygalesques d'un vulgaire Fort Boyard...
    Au fond, on se doute bien qu'il y a beaucoup de légende en sur-couche dans cette représentation tenant de la construction grand-guignolesque.  Et puis au fond, un Romain ne pouvait qu'être héros ou martyr.
    Saint Augustin, qui avait à vrai dire observé la scène d'assez loin, penchait sur l'enfermement en station debout, dans une boîte hérissée, dans son intérieur, de longues pointes métalliques. Quel plaisir était-il possible d'éprouver à la vue d'un condamné tentant désespérément de résister au sommeil, à la faim et à la soif tout en gardant station verticale ?
    On peut toujours se dire que ça, ou le croc de boucher, ce n'est en définitive qu'une affaire de goût...

  • En avant la Musique ! (7)

    La formation allait mettre à profit cet exploit pour se refaire une santé financière. Déjà la commune voisine de Renwez avait fait un geste important en accueillant dans une salle plus vaste la formation réfractaire.
    Les déplacements à Renwez, effectués avec la traction de Jules Rogissart, occasionnaient toutefois des frais qu’il fallait bien couvrir d’une manière ou d’une autre. Dès lors, les prestations extérieures financeraient la Lyre. La formation vedette était invitée maintenant de toutes les fêtes foraines du coin : Renwez, Harcy, Rimogne, personne n’aurait manqué d’inviter la formation musicale dont les exploits avaient attiré l’attention de Pierre Bonte, lequel avait largement rapporté les hauts faits d’armes sur les ondes nationales.
    Mais cette notoriété nouvelle tenait probablement autant au putsch de la Lyre Républicaine qu’à la réaction de la nouvelle «mairesse» qui avait juré que les choses n’en resteraient pas là ! 
    Madame le Maire avait estimé que les limites du tolérable avaient été irrémédiablement franchies. Dès lors, plus aucune tergiversation n'était possible, on s'en remettrait donc aux prérogatives de Thémis...

    Les mutins devant les juges !

    L’ardente Alsacienne d’origine, dans un sursaut  légitimiste, avait prestement déposé plainte auprès du procureur de la République, prétextant un délit d’outrage à magistrat à propos du départ houleux de la fanfare exécutant l’hymne national.
    On ne sait plus si c’est ceinte de son écharpe de maire que Mme Girardin née Weber se présenta au tribunal de grande instance de Charleville, toujours est-il qu'à l’appel de son nom, le président de la Lyre s’avança dignement devant le président du tribunal, mais il faut  connaître personne n’en menait large. Il ne fallut pas bien longtemps pour comprendre que les choses allaient prendre une tournure cocasse. Passé l’énoncé des faits reprochés à M. Petitjean, le juge, baissant ses lunettes, se tourna vers la plaignante et déclara :
    - Si je comprends bien, Madame Weber, vous reprochez à la formation musicale ici représentée par M. Petitjean d’avoir joué la Marseillaise au défilé du 14 juillet !
    Était-ce parce qu’elle avait compris que le procès tournerait court, toujours est-il que Madame le maire ne trouva pas d’autre argument que de répondre :
    - Che ne m’appelle pas Mme Feber, je m’appelle Mme Chirartin !
    Ce serait là son dernier mot.
    M. Petitjean se trouva relaxé des chefs d'accusation qui lui étaient opposés, et c’est avec le triomphe modeste qu’il ressortit en héros du palais de justice. La musique avait gagné, et cela allait rapidement se savoir, particulièrement au moyen de la chronique de Pierre Bonte sur Europe 1.
    Paradoxalement, l’activité musicienne du village connut dès lors un essor sans précédent. Le conflit né de l’affrontement initial engendra contre toute attente un afflux des inscriptions dans les deux formations rivales, mais un gentleman agreement inattendu permit aux deux associations de se produire de façon complémentaire à la satisfaction du plus grand nombre

    Appelée sous d’autres cieux pour officier à l’occasion de la Sainte-Cécile, du 11 novembre ou du 8 mai, la Lyre Républicaine trouvait là une juste récompense à sa notoriété aussi nouvelle que méritée. On comprit que le 1er mai devait être célébré par les deux formations musicales. Aussi, on s’organisa de façon rationnelle en formant un défilé ménageant les susceptibilités, chaque troupe occupant soit la tête, soit la queue du défilé, la Lyre mettant un point d’honneur à exécuter l’Internationale avec le respect unanime de la population ainsi rassemblée.
    Les choses évoluèrent plus favorablement encore, puisque vers 1970, il n’était plus question de querelles, mais de vins d’honneur pris en communs.
    Ce fut pourtant le chant du cygne : l’essor de la télévision éloigna inéluctablement les jeunes pousses des pupitres, des partitions et des instruments.
    Les adhésions se raréfièrent, et les musiciens retraités n’étaient plus remplacés. Pour l’Harmonie, comme pour la Lyre, les effectifs rétrécirent comme peaux de chagrin, et l’activité s’en trouva inévitablement perturbée. Cette désaffection générale fut alors dévastatrice, et au milieu des
    années 70, les instruments de musique étaient devenus orphelins.
    Aujourd’hui, quand on demande aux plus anciens ce que sont devenus tubas, trompettes et autres grosses caisses, les réponses sont invariablement les mêmes, personne ne connaît en fait leur sort final.
    La Lyre Républicaine et l’Harmonie ne font plus de nos jours partie des discussions des villageois du cru. Certains lieux cités dans cette histoire ont eux aussi été relégués au rayon des souvenirs les plus anciens. Une importante déviation a fait totalement disparaître le Bochet-Haut, et, dans le village, une importante restructuration de la voirie, qui a certes permis un meilleur confort de circulation, a aussi contribué, malheureusement, à rendre l’endroit un peu moins pittoresque. On avance encore que les clivages nés en 1965 auraient laissé des traces, et que les protagonistes de cette affaire ayant disparu, les clans qui s’étaient constitués pour l’occasion ont eu la vie dure. On dit même qu’à l’occasion des dernières élections municipales, des lettres anonymes dénonçant avec ardeur comportements partisans, prises illégales d’intérêt, malversations diverses et autres forfaits, auraient abondamment circulé dans les boîtes aux lettres du village.
    Il s’agissait bien entendu de manœuvres déloyales, de diffamation et de calomnies.
    Mais cette fois, la musique n’était plus là pour adoucir ce genre de mœurs...

  • En avant la Musique ! (6)

    Le printemps laissait défiler ses derniers jours et faisait place sans histoires à l’été naissant.

    Jour de fête !

    La Fête Nationale est toujours marquée par son nombre de festivités. A cette époque, on en profitait pour remettre les prix aux élèves les plus brillants, et c’était bien entendu avec fierté, mais aussi avec une émotion non dissimulée, que les lauréats montaient les quelques marches de l’estrade installée pour l’occasion sur un chariot agricole habituellement dédié au transport des ballots de paille.
    On imaginait déjà la mise au point d’une tactique pour bien figurer dans la course à l'œuf, cette épreuve où les concurrents devaient parcourir une centaine de mètres, le plus rapidement possible, tout en tenant fermement entre leurs dents une cuillère tenant lieu de support pour cet œuf frais. On élaborait une stratégie inouïe afin de prendre l’avantage sur tous les autres adversaires dans la course de lenteur à bicyclette
    : La principale difficulté consistait, tout en demeurant en équilibre sur sa machine, à rallier la ligne d'arrivée en ultime position, en adoptant une allure de tortue. Mais gare au "sur place" qui disqualifiait immanquablement l'auteur de la fatale infraction. L'ancestrale course en sac alimentait, par ses frénétiques soubresauts, son rythme chahuté et son lot de chutes aussi spectaculaires que prévisibles, l'hilarité du public.
    Il en allait de même pour ce curieux concours du plus mangeur de tarte aux myrtilles. La spécialité culinaire locale devait être ingurgitée dans un temps record, sans le secours des mains, ficelées soigneusement derrière le dos des concurrents !
    Tout ce joyeux programme, attendu d’année en année, était en général réservé à l’après-midi de ce jour de fête, la matinée étant consacrée aux festivités habituelles, avec dépôt de la traditionnelle gerbe de fleurs au monument aux morts, et l’exécution de l’hymne national en présence de la population rassemblée.
    Dans la matinée, on comprit rapidement que quelque chose d’inhabituel allait se passer, alors que l’Harmonie - société musicale nouvelle que Mme Girardin née Weber avait porté sur les fonts baptismaux - s’était rangée en ordre de marche.
    Mais la Résistance avait décidé de perpétuer la tradition. Hormis les périodes de guerre, jamais la Lyre Républicaine n’avait manqué à son
    devoir. Il était impensable que la Lyre n’entonnât point «le chant de Guerre des armées du Rhin», autrement appelé « Marseillaise».
    Se dirigeant promptement vers Monsieur Petitjean, elle se planta devant lui, et, écartant ses bras pour prendre la position du Christ en croix, elle déclara :
    - Fous ne chouerez pas ! Che fous intertis t’afancer !
    - Nous jouerons ! répliqua le chef des insurgés. En avant !
    marseillaise%20de%20rude.jpg
    Et joignant le geste à la parole, ses deux bras tendus en avant s’abaissèrent fermement vers le sol, abattant du coup les deux bras de la croix improvisée du nouveau maire, laissant le passage au cortège musical qui exécuta sans délai les premières mesures de l’air célèbre de Rouget de L’Isle devant ce rassemblement de citoyens médusés ou amusés, selon le camp que l’on avait choisi de rallier. Si l’on en croit les estimations des organisateurs ou les chiffres officiels du garde-champêtre, la foule qui suivait la Lyre Républicaine était indubitablement la plus nombreuse.
    Le cortège s’ébranla ainsi pour traverser le village. Au passage devant le café «le Franco-Belge», autrement
    dit chez Simone, c’est une pluie de cailloux qui s’abattit sur la fanfare rebelle, avec de prometteurs «aux chiottes, la Lyre» suivis d’une bordée d’injures à faire pâlir les pires harengères...
    Aucune victime sérieuse n’étant cependant à déplorer, la joyeuse troupe put traverser l’intégralité du bourg sans autre dégât.
    La revanche était éclatante.

  • En avant la Musique ! (5)

    La punition fut sans appel : finie la subvention accordée annuellement à la formation musicale. Plus de sous pour les déplacements, plus de salle pour les répétitions, plus de banquet annuel. Plus rien. Faulte d’argent, c’est la doleur non pareille (6).
    La Lyre Républicaine devait mourir, faute de pouvoir faire brûler l’ensemble de la formation sur la place du village, entre les deux cafés, on lui permettait de ne plus exister. Pis encore, un certain nombre de traîtres, qui avait déserté en rase campagne, avait laissé tomber leur activité au sein du groupe musical, pour passer à l’ennemi. Les félons, avec l’appui du nouveau maire, eurent tôt fait de constituer à leur tour une formation musicale afin de succéder à la lyre, ou tout du moins de la concurrencer.
    Car la résistance s’était rapidement organisée. Passée l’amertume de la défaite, la troupe républicaine se reforma rapidement et décida de prendre le maquis musical et de résister coûte que coûte à l’oppression totalitaire que représentait la nouvelle équipe municipale et sa volonté d’en finir avec la musique trop révolutionnaire. On allait alors voir tous les samedis un étrange cortège se dirigeant nuitamment chez madame Rousseau, dans une ancienne boucherie maintenant désaffectée, où les musiciens rescapés prenaient place tant bien que mal dans ce réduit inconfortable au possible pour produire un vacarme assourdissant au plus grand contentement de la propriétaire des lieux, qui avait conscience d'œuvrer à une cause noble et juste. La grosse caisse coincée entre le marbre et la chambre froide, les trombones coulissant entre le tiroir-caisse et la balance, les musiciens-résistants n’avaient que plus de mérite à pratiquer leur art dans des conditions épouvantables d'exiguïté et de froidure.
    Face à l’Harmonie Municipale nouvellement créée, la Lyre Républicaine un temps exsangue, sut réagir et reconstituer des troupes capables de continuer la tradition. On n’hésita pas à embaucher tous les membres de la même famille: on citera par exemple les familles Desjardin, Larzillière et Jonval qui apportèrent du sang frais à la formation musicale désormais maquisarde.
    Naturellement, cette pratique musicale n'en devenait que plus excitante depuis que la Lyre avait adopté, à son corps défendant, une manière de statut particulier que lui conférait sa clandestinité récente.
    Le noyau dur avait su résister, et l'adversité avait eu ce don de galvaniser la troupe des irréductibles musiciens mazurois, qui se sentait désormais investie de la mission citoyenne de perpétuer la pratique musicale, dans le cadre républicain qui n'avait jusqu'alors subi aucune défaillance.
    Forts de cette nouvelle expérience née dans la douleur et le désarroi, les responsables de la société musicale insurrectionnelle avaient su faire preuve d'audace et d'imagination, afin de déjouer les chausse-trappes et autres vilenies ourdies par les tenants du nouvel ordre moral qui régnait désormais sans partage.
    Si l'accès aux salles municipales était devenu un lointain souvenir, on sait comment les mutins surent s'y prendre pour contourner l'obstacle. Restait cependant à trouver une aire suffisamment vaste pour apprendre aux nouvelles recrues les rudiments du pas cadencé indispensable à toute formation appelée à défiler en musique. Des âmes charitables ne se firent pas prier pour accueillir la troupe renforcée de novices et d’anciens musiciens ayant atteint depuis fort longtemps l’âge de la réforme, afin de gommer toutes les imperfections qui pourraient être décelées et qui ne manqueraient pas se susciter d’inévitables moqueries revanchardes en cas de faux pas ou de canard malencontreux.
    C’est ainsi qu’un curieux va-et-vient assuré par la 403 du président-directeur d’école menait les uns et les autres vers la ferme de la famille Desjardin à Neuve-Forge, famille qui au passage avait contribué notablement à éponger les défections post-électorales.
    Cette ferme hébergeait alors un élevage de cochons. On imagine aisément les rires contenus de la frange réactionnaire de la population qui voyait dans le choix de ce lieu de répétition... une chose bien naturelle ! Les séditieux n’en n’avaient cure, et pensaient au fond d’eux-même que leur persévérance et leur abnégation les conduiraient naturellement vers une reconnaissance universellement retrouvée. Au demeurant, le groupe était fort occupé à préparer sa prochaine représentation, qui serait à coup sûr le sacre d’une pleine saison marquée cruellement par ce terrible coup du sort.
    à suivre

    _________
    6 Rabelais