mercredi, 23 septembre 2009
Comment se faire rouler
Comment, dans la vie, débuter brillamment, pour se faire ensuite mener en bateau, et échouer lamentablement, se faisant rouler en beauté, et tout ça pour des clous ?
Attilius Regulus -ou en italien d'aujourd'hui Attilio Regolo- n'avait, malgré ce que semble vouloir faussement indiquer son patronyme, rien de particulièrement marrant. Ce dignitaire romain, en bien des occasions, eut pour loisir de mettre au pas maintes lointaines peuplades péninsulaires récalcitrantes, voire frondeuses, pour ne pas dire rebelles, en sorte qu'il fut un temps lauréat du concours de circonstances qui l'expédia vers la région des Pouilles dans le but de prendre la tête de troupes fortement cuirassées ardemment désireuses de réduire en purée cette populace tout aussi méridionale que méprisée. On appela ces réjouissances guerres puniques qui se révélèrent, par proximité phonétique, et par usage immodéré du glaive et de la lance tout de même très punitives.
Tout auréolé de cette récente gloire martiale, son retour en vainqueur dans la capitale suscita une certaine admiration parmi l'assemblée de blanches toges devant laquelle il fit un rapport circonstancié quoiqu'un peu hâbleur.
Ses qualités de stratège et ses preuves de courage, dûment homologuées ainsi que gravées dans le travertin servant à l'enregistrement des performances de l'époque, incitèrent les sénateurs assemblés à proposer à Attilius Regulus d'aller se faire voir ailleurs. Entendons-nous bien, ailleurs que chez les Hellènes. Contrairement à tout ce que l'on croit, tous les chemins ne mènent pas à Rome, surtout lorsqu'on est déjà au cœur de la cité-mère, et c'est dans une succursale d'Afrique du Nord que célébra beaucoup plus tard un chanteur ténébreux qu'on l'expédia, en 256 avant J.-C., avec de nombreuses armes et fort peu de bagages. La mission qui lui était assignée ne consistait nullement en l'implantation d'un nouveau village du club Méditerranée, mais de réduire la menace que représentait cette Carthage prête à tous les soulèvements, complots, révoltes, fourberies et vacheries en tous genres. Le Carthaginois, on le sait, est par nature un être peu avenant, discourtois, rugueux, brutal et au coup de surin facile.
Le voyage fut bref et l'avancée terrible. De caractère naval, la rencontre initiale se solda par une victoire nette et rapide du consul romain. Maints prisonniers furent faits et conduits au cachot.
La deuxième rencontre se fit quelque temps plus tard en plus terrestre lieu. Attilius Regulus, qui avait le trait, n'attendit point que l'adversaire déclenchât la clepsydre pour avancer de deux cases son premier pion.
Alors que l'action paraissait fort bien engagée -en dépit d'une ouverture d'un classicisme peu en rapport avec les qualités qu'on reconnaissait de façon unanime à Regulus- et que les assaillants pouvaient entrevoir une conclusion heureuse, le vent tourna en faveur des défenseurs à tel point qu'ils réussirent, par une habile manœuvre combinatoire, à effectuer une terrible «fourchette» à l'effet dévastateur, permettant de mettre la main sur le celui qui avait juré de leur faire rendre gorge.
Les Carthaginois proposèrent en définitive un deal au captif : il repartirait pour Rome avec la mission de négocier devant le sénat qu'on leur fiche un peu la paix et qu'on leur rende au plus vite une bennée de prisonniers.
Reparti pour Rome avec quelques-uns de ses hommes, Attilius Regulus se présenta devant le sénat en livrant publiquement les tenants et les aboutissants du conflit dans lequel il était empêtré.
On supposait que le consul chercherait par tous les moyens à préserver sa peau : n'avait-il pas promis à ses adversaires de se présenter devant eux au cas sa mission aurait échoué. Pourtant il demanda qu'on n'accédât en aucun point à la demande de l'ennemi ! Et le sénat tout entier le suivit. Il se présenta bien devant ses adversaires, peu ravis de la nouvelle qui ne les arrangeait guère. Les chefs de Carthage lui firent payer cher ce coupable forfait, qui valait trahison. C'est lui qui fut puni, avec toute la cruauté qu'on peu supposer.
Une visite au Castelvecchio, à Vérone, durant l'été 2003, fut pour moi un véritable supplice, alors que les thermomètres affichaient 38°C à l'intérieur des salles pourtant climatisées du musées. Pourtant, cela ne représentait plus grand chose après avoir trouvé, au fond d'une salle obscure, une huile sur bois représentant le martyre d'Attilio Regolo. L'image du supplicié dévalant la pente d'une colline à l'intérieur d'un baril rempli de clous et de lames laissait imaginer que l'épreuve n'avait aucun rapport avec les joyeusetés mygalesques d'un vulgaire Fort Boyard...
Au fond, on se doute bien qu'il y a beaucoup de légende en sur-couche dans cette représentation tenant de la construction grand-guignolesque. Et puis au fond, un Romain ne pouvait qu'être héros ou martyr.
Saint Augustin, qui avait à vrai dire observé la scène d'assez loin, penchait sur l'enfermement en station debout, dans une boîte hérissée, dans son intérieur, de longues pointes métalliques. Quel plaisir était-il possible d'éprouver à la vue d'un condamné tentant désespérément de résister au sommeil, à la faim et à la soif tout en gardant station verticale ?
On peut toujours se dire que ça, ou le croc de boucher, ce n'est en définitive qu'une affaire de goût...
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lundi, 24 novembre 2008
En avant la Musique ! (7)
La formation allait mettre à profit cet exploit pour se refaire une santé financière. Déjà la commune voisine de Renwez avait fait un geste important en accueillant dans une salle plus vaste la formation réfractaire.
Les déplacements à Renwez, effectués avec la traction de Jules Rogissart, occasionnaient toutefois des frais qu’il fallait bien couvrir d’une manière ou d’une autre. Dès lors, les prestations extérieures financeraient la Lyre. La formation vedette était invitée maintenant de toutes les fêtes foraines du coin : Renwez, Harcy, Rimogne, personne n’aurait manqué d’inviter la formation musicale dont les exploits avaient attiré l’attention de Pierre Bonte, lequel avait largement rapporté les hauts faits d’armes sur les ondes nationales.
Mais cette notoriété nouvelle tenait probablement autant au putsch de la Lyre Républicaine qu’à la réaction de la nouvelle «mairesse» qui avait juré que les choses n’en resteraient pas là !
Madame le Maire avait estimé que les limites du tolérable avaient été irrémédiablement franchies. Dès lors, plus aucune tergiversation n'était possible, on s'en remettrait donc aux prérogatives de Thémis...
Les mutins devant les juges !
L’ardente Alsacienne d’origine, dans un sursaut légitimiste, avait prestement déposé plainte auprès du procureur de la République, prétextant un délit d’outrage à magistrat à propos du départ houleux de la fanfare exécutant l’hymne national.
On ne sait plus si c’est ceinte de son écharpe de maire que Mme Girardin née Weber se présenta au tribunal de grande instance de Charleville, toujours est-il qu'à l’appel de son nom, le président de la Lyre s’avança dignement devant le président du tribunal, mais il faut connaître personne n’en menait large. Il ne fallut pas bien longtemps pour comprendre que les choses allaient prendre une tournure cocasse. Passé l’énoncé des faits reprochés à M. Petitjean, le juge, baissant ses lunettes, se tourna vers la plaignante et déclara :
- Si je comprends bien, Madame Weber, vous reprochez à la formation musicale ici représentée par M. Petitjean d’avoir joué la Marseillaise au défilé du 14 juillet !
Était-ce parce qu’elle avait compris que le procès tournerait court, toujours est-il que Madame le maire ne trouva pas d’autre argument que de répondre :
- Che ne m’appelle pas Mme Feber, je m’appelle Mme Chirartin !
Ce serait là son dernier mot.
M. Petitjean se trouva relaxé des chefs d'accusation qui lui étaient opposés, et c’est avec le triomphe modeste qu’il ressortit en héros du palais de justice. La musique avait gagné, et cela allait rapidement se savoir, particulièrement au moyen de la chronique de Pierre Bonte sur Europe 1.
Paradoxalement, l’activité musicienne du village connut dès lors un essor sans précédent. Le conflit né de l’affrontement initial engendra contre toute attente un afflux des inscriptions dans les deux formations rivales, mais un gentleman agreement inattendu permit aux deux associations de se produire de façon complémentaire à la satisfaction du plus grand nombre
Appelée sous d’autres cieux pour officier à l’occasion de la Sainte-Cécile, du 11 novembre ou du 8 mai, la Lyre Républicaine trouvait là une juste récompense à sa notoriété aussi nouvelle que méritée. On comprit que le 1er mai devait être célébré par les deux formations musicales. Aussi, on s’organisa de façon rationnelle en formant un défilé ménageant les susceptibilités, chaque troupe occupant soit la tête, soit la queue du défilé, la Lyre mettant un point d’honneur à exécuter l’Internationale avec le respect unanime de la population ainsi rassemblée.
Les choses évoluèrent plus favorablement encore, puisque vers 1970, il n’était plus question de querelles, mais de vins d’honneur pris en communs.
Ce fut pourtant le chant du cygne : l’essor de la télévision éloigna inéluctablement les jeunes pousses des pupitres, des partitions et des instruments.
Les adhésions se raréfièrent, et les musiciens retraités n’étaient plus remplacés. Pour l’Harmonie, comme pour la Lyre, les effectifs rétrécirent comme peaux de chagrin, et l’activité s’en trouva inévitablement perturbée. Cette désaffection générale fut alors dévastatrice, et au milieu des
années 70, les instruments de musique étaient devenus orphelins.
Aujourd’hui, quand on demande aux plus anciens ce que sont devenus tubas, trompettes et autres grosses caisses, les réponses sont invariablement les mêmes, personne ne connaît en fait leur sort final.
La Lyre Républicaine et l’Harmonie ne font plus de nos jours partie des discussions des villageois du cru. Certains lieux cités dans cette histoire ont eux aussi été relégués au rayon des souvenirs les plus anciens. Une importante déviation a fait totalement disparaître le Bochet-Haut, et, dans le village, une importante restructuration de la voirie, qui a certes permis un meilleur confort de circulation, a aussi contribué, malheureusement, à rendre l’endroit un peu moins pittoresque. On avance encore que les clivages nés en 1965 auraient laissé des traces, et que les protagonistes de cette affaire ayant disparu, les clans qui s’étaient constitués pour l’occasion ont eu la vie dure. On dit même qu’à l’occasion des dernières élections municipales, des lettres anonymes dénonçant avec ardeur comportements partisans, prises illégales d’intérêt, malversations diverses et autres forfaits, auraient abondamment circulé dans les boîtes aux lettres du village.
Il s’agissait bien entendu de manœuvres déloyales, de diffamation et de calomnies.
Mais cette fois, la musique n’était plus là pour adoucir ce genre de mœurs...
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En avant la Musique ! (6)
Le printemps laissait défiler ses derniers jours et faisait place sans histoires à l’été naissant.
Jour de fête !
La Fête Nationale est toujours marquée par son nombre de festivités. A cette époque, on en profitait pour remettre les prix aux élèves les plus brillants, et c’était bien entendu avec fierté, mais aussi avec une émotion non dissimulée, que les lauréats montaient les quelques marches de l’estrade installée pour l’occasion sur un chariot agricole habituellement dédié au transport des ballots de paille.
On imaginait déjà la mise au point d’une tactique pour bien figurer dans la course à l'œuf, cette épreuve où les concurrents devaient parcourir une centaine de mètres, le plus rapidement possible, tout en tenant fermement entre leurs dents une cuillère tenant lieu de support pour cet œuf frais. On élaborait une stratégie inouïe afin de prendre l’avantage sur tous les autres adversaires dans la course de lenteur à bicyclette
: La principale difficulté consistait, tout en demeurant en équilibre sur sa machine, à rallier la ligne d'arrivée en ultime position, en adoptant une allure de tortue. Mais gare au "sur place" qui disqualifiait immanquablement l'auteur de la fatale infraction. L'ancestrale course en sac alimentait, par ses frénétiques soubresauts, son rythme chahuté et son lot de chutes aussi spectaculaires que prévisibles, l'hilarité du public.
Il en allait de même pour ce curieux concours du plus mangeur de tarte aux myrtilles. La spécialité culinaire locale devait être ingurgitée dans un temps record, sans le secours des mains, ficelées soigneusement derrière le dos des concurrents !
Tout ce joyeux programme, attendu d’année en année, était en général réservé à l’après-midi de ce jour de fête, la matinée étant consacrée aux festivités habituelles, avec dépôt de la traditionnelle gerbe de fleurs au monument aux morts, et l’exécution de l’hymne national en présence de la population rassemblée.
Dans la matinée, on comprit rapidement que quelque chose d’inhabituel allait se passer, alors que l’Harmonie - société musicale nouvelle que Mme Girardin née Weber avait porté sur les fonts baptismaux - s’était rangée en ordre de marche.
Mais la Résistance avait décidé de perpétuer la tradition. Hormis les périodes de guerre, jamais la Lyre Républicaine n’avait manqué à son
devoir. Il était impensable que la Lyre n’entonnât point «le chant de Guerre des armées du Rhin», autrement appelé « Marseillaise».
Se dirigeant promptement vers Monsieur Petitjean, elle se planta devant lui, et, écartant ses bras pour prendre la position du Christ en croix, elle déclara :
- Fous ne chouerez pas ! Che fous intertis t’afancer !
- Nous jouerons ! répliqua le chef des insurgés. En avant !

Et joignant le geste à la parole, ses deux bras tendus en avant s’abaissèrent fermement vers le sol, abattant du coup les deux bras de la croix improvisée du nouveau maire, laissant le passage au cortège musical qui exécuta sans délai les premières mesures de l’air célèbre de Rouget de L’Isle devant ce rassemblement de citoyens médusés ou amusés, selon le camp que l’on avait choisi de rallier. Si l’on en croit les estimations des organisateurs ou les chiffres officiels du garde-champêtre, la foule qui suivait la Lyre Républicaine était indubitablement la plus nombreuse.
Le cortège s’ébranla ainsi pour traverser le village. Au passage devant le café «le Franco-Belge», autrement
dit chez Simone, c’est une pluie de cailloux qui s’abattit sur la fanfare rebelle, avec de prometteurs «aux chiottes, la Lyre» suivis d’une bordée d’injures à faire pâlir les pires harengères...
Aucune victime sérieuse n’étant cependant à déplorer, la joyeuse troupe put traverser l’intégralité du bourg sans autre dégât.
La revanche était éclatante.
14:50 Publié dans récits | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
En avant la Musique ! (5)
La punition fut sans appel : finie la subvention accordée annuellement à la formation musicale. Plus de sous pour les déplacements, plus de salle pour les répétitions, plus de banquet annuel. Plus rien. Faulte d’argent, c’est la doleur non pareille (6).
La Lyre Républicaine devait mourir, faute de pouvoir faire brûler l’ensemble de la formation sur la place du village, entre les deux cafés, on lui permettait de ne plus exister. Pis encore, un certain nombre de traîtres, qui avait déserté en rase campagne, avait laissé tomber leur activité au sein du groupe musical, pour passer à l’ennemi. Les félons, avec l’appui du nouveau maire, eurent tôt fait de constituer à leur tour une formation musicale afin de succéder à la lyre, ou tout du moins de la concurrencer.
Car la résistance s’était rapidement organisée. Passée l’amertume de la défaite, la troupe républicaine se reforma rapidement et décida de prendre le maquis musical et de résister coûte que coûte à l’oppression totalitaire que représentait la nouvelle équipe municipale et sa volonté d’en finir avec la musique trop révolutionnaire. On allait alors voir tous les samedis un étrange cortège se dirigeant nuitamment chez madame Rousseau, dans une ancienne boucherie maintenant désaffectée, où les musiciens rescapés prenaient place tant bien que mal dans ce réduit inconfortable au possible pour produire un vacarme assourdissant au plus grand contentement de la propriétaire des lieux, qui avait conscience d'œuvrer à une cause noble et juste. La grosse caisse coincée entre le marbre et la chambre froide, les trombones coulissant entre le tiroir-caisse et la balance, les musiciens-résistants n’avaient que plus de mérite à pratiquer leur art dans des conditions épouvantables d'exiguïté et de froidure.
Face à l’Harmonie Municipale nouvellement créée, la Lyre Républicaine un temps exsangue, sut réagir et reconstituer des troupes capables de continuer la tradition. On n’hésita pas à embaucher tous les membres de la même famille: on citera par exemple les familles Desjardin, Larzillière et Jonval qui apportèrent du sang frais à la formation musicale désormais maquisarde.
Naturellement, cette pratique musicale n'en devenait que plus excitante depuis que la Lyre avait adopté, à son corps défendant, une manière de statut particulier que lui conférait sa clandestinité récente.
Le noyau dur avait su résister, et l'adversité avait eu ce don de galvaniser la troupe des irréductibles musiciens mazurois, qui se sentait désormais investie de la mission citoyenne de perpétuer la pratique musicale, dans le cadre républicain qui n'avait jusqu'alors subi aucune défaillance.
Forts de cette nouvelle expérience née dans la douleur et le désarroi, les responsables de la société musicale insurrectionnelle avaient su faire preuve d'audace et d'imagination, afin de déjouer les chausse-trappes et autres vilenies ourdies par les tenants du nouvel ordre moral qui régnait désormais sans partage.
Si l'accès aux salles municipales était devenu un lointain souvenir, on sait comment les mutins surent s'y prendre pour contourner l'obstacle. Restait cependant à trouver une aire suffisamment vaste pour apprendre aux nouvelles recrues les rudiments du pas cadencé indispensable à toute formation appelée à défiler en musique. Des âmes charitables ne se firent pas prier pour accueillir la troupe renforcée de novices et d’anciens musiciens ayant atteint depuis fort longtemps l’âge de la réforme, afin de gommer toutes les imperfections qui pourraient être décelées et qui ne manqueraient pas se susciter d’inévitables moqueries revanchardes en cas de faux pas ou de canard malencontreux.
C’est ainsi qu’un curieux va-et-vient assuré par la 403 du président-directeur d’école menait les uns et les autres vers la ferme de la famille Desjardin à Neuve-Forge, famille qui au passage avait contribué notablement à éponger les défections post-électorales.
Cette ferme hébergeait alors un élevage de cochons. On imagine aisément les rires contenus de la frange réactionnaire de la population qui voyait dans le choix de ce lieu de répétition... une chose bien naturelle ! Les séditieux n’en n’avaient cure, et pensaient au fond d’eux-même que leur persévérance et leur abnégation les conduiraient naturellement vers une reconnaissance universellement retrouvée. Au demeurant, le groupe était fort occupé à préparer sa prochaine représentation, qui serait à coup sûr le sacre d’une pleine saison marquée cruellement par ce terrible coup du sort.
à suivre
_________
6 Rabelais
14:42 Publié dans récits | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
En avant la Musique ! (4)
Le jour de gloire est arrivé !
Personne n’osait faire de pronostics, tant la campagne avait été marquée par les insultes, les quolibets et autres sarcasmes, autant de marques fréquentes d’ignorance et de bêtise accompagnant trop souvent le cérémonial de désignation des représentants de la légitimité républicaine.
Quand arriva l’heure du dépouillement, le regard soupçonneux ou incrédule, chacun attendait avec impatience mais aussi avec crainte le verdict populaire. Dans une ambiance délétère, on fit lecture de chacun des bulletins, avec son cortège de panachages exotiques, de ratures vengeresses, de mentions incendiaires et de commentaires salaces. Cent fois on exigea le silence, cent fois le décompte fut repris. Le dernier bulletin étant lu, c’est une véritable rage qui se déclara. Non du fait des battus, particulièrement... abattus, mais des partisans des vainqueurs, qui trouvèrent en cette l'occurrence l'opportunité de régler certains comptes inavouables.
Le Renouveau était l’éclatant vainqueur de la consultation, le Progrès Social n’avait plus que ses yeux pour pleurer. Le second tour permit malgré tout aux partisans du maire sortant de trouver place au sein du nouveau conseil municipal. Mais bien entendu, le pouvoir venait de changer de mains.
En ce mois de mars 1965, le premier conseil qui se réunit quelques jours plus tard vit l’élection de la tête de liste, Madame Girardin au poste de premier magistrat de la commune, accomplissant idéalement le souhait tant désiré de son époux empêché...
Les choses allaient changer, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, les premières mesures allaient rapidement être mises en place. Cela n’allait pas traîner, cela avait été promis, on allait voir ce qu’on allait voir.
L’arrivée d’une nouvelle équipe municipale à la tête des affaires est souvent l’occasion d’affirmer la prééminence d’un nouveau style, de marquer par des actes fortement symboliques l’empreinte qu’on entend laisser dans l’histoire de la gestion de la cité.
Les événements qui allaient suivre ce changement d'équipe municipale allaient quelque peu précipiter ce train de mesures...
Pas d'aubade pour la mairesse
Généralement, avec la fin du printemps débutaient les concerts traditionnels du dimanche matin. Le plaisir d'être réveillé en musique était ainsi communément apprécié dans la région. La prestation n'était pas précisément régulière, mais il était de tradition d'offrir un concert en l'honneur de celui qui était appelé à mener les destinées du village. Mme Girardin, née Weber, nouvellement installée aux commandes de la commune, comptait bien être saluée, ainsi que de coutume, au son d'une aubade reconnaissante. Persuadée que la hache de guerre se trouvait à présent profondément enfoncée dans ce sol d'Ardenne, l'impétrante ne doutait pas que l'hommage dû au premier magistrat lui serait rendu. On pensait bien que les récentes autant que malheureuses anicroches suscitées par ce scrutin tumultueux laisseraient d'inévitables cicatrices.
Si certains avaient pressenti rapidement qu'entre la musique et le nouveau pouvoir, on s'était embourbé dans un conflit de loyauté, peu s'attendaient néanmoins à ce que les événements prennent une tournure irrémédiable. Ce fut pourtant le cas.
Parmi les colistiers de M. Petitjean, il y avait, on le sait, des membres importants de la Lyre républicaine. Pour eux, il était hors de question d'apporter de telles aubaines à la représentante de la restauration. Il était hors de question de cirer les escarpins de celle qui avait bouté le « Jules » hors les murs de la mairie. Le maire serait donc privé d'aubade, on ne transigerait pas sur ce point, la plus grande fermeté s'imposait sur ce sujet, même s'il fallait s'attendre à de cruelles représailles. Cela n'allait pas traîner.
L’occasion était trop belle, on avait la possibilité, bien avant la venue de la fête foraine, de réaliser le carton du siècle. La victime était en place, il n’y avait plus qu’à la dégommer. Tenant lieu pour l’occasion de victime expiatoire, la Lyre Républicaine symbolisait parfaitement la compromission avec le régime déchu. On allait lui faire, par-delà le camouflet du concert manqué, payer très cher son enracinement socialo-bolchevique. Et il n’y aurait pas de quartier ! En arrière la musique ! Vade retro satanas !
14:28 Publié dans récits | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
En avant la Musique! (3)
À cette époque, les gens n’hésitaient pas à se réunir pour des veillées où l’on abordait bien évidemment les sujets relatifs à la vie du village.
On se rappelle encore, après «la piste aux Étoiles» ou avant «Cinq colonnes à la Une», des voisins rassemblés chez les quelques possesseurs de téléviseurs en noir et blanc : les conversations étaient abondamment alimentées par les commentaires concernant les réprimandes que l’abbé avait faites à l’une, ou au clin d'oeil qu’il aurait pu faire à l’autre sans oublier certains autres propos fielleux qu’il ne manquait pas
d’adresser aux «créatures de Satan», leur reprochant d’abandonner lâchement la pratique religieuse une fois la communion solennelle en poche...
Mais il y avait encore l’affaire du chemin de croix. Il n’avait plus lieu à l'intérieur de l'église. Gagné par le vent des réformes de Vatican II, il entendait cependant les interpréter à sa façon. Le curé, originaire de Belgique, avait cru bon de procéder à une de délocalisation du chemin de croix. Autrefois confiné dans les bas-côtés de l'église paroissiale, le chemin de croix version 1965 prit ses quartiers de printemps au Marais, aux Hayettes, au Blocus, au Bochet-Haut comme au Bochet-Bas, au Paquis, sur la place de la Fontinette, au Calvaire, à la Voye d'Harcy, au chemin de la Godine, et jusqu'en direction de l'abbaye (en réalité une chapelle) ou de la Grande Terre.
L'exercice du sacerdoce devint au fil du temps une exhibition itinérante qui prit, aux yeux de certains, l'allure d'une conquête progressive et inéluctable du pouvoir sur la totalité du territoire villageois, permettant ainsi un contrôle total sur les âmes du bourg. Il faut dire que les coups d'oeil inquisiteurs de l’abbé n’étaient pas du goût de toute la population.
Il instaura aussi le «mois de Marie». Durant un mois, on vit des attroupements itinérants journaliers, monsieur le curé menait son docile troupeau, enfants de chœur portant croix et bannière.
Probablement frappé d'une sorte de mysticisme aussi intense que soudain, on le surprit à entreprendre un rhabillage textile généralisé du choeur et des bas-côtés de l'église paroissiale.
Les raisons qui poussèrent cet homme d'église à emballer - plusieurs décennies avant Christo et ses fameux empaquetages, tel celui du Pont-Neuf - la maison de dieu locale, restent encore désespérément ténébreuses. La polémique enflait, et si le propos était, il faut bien le dire, fort navrant, la personnalité du représentant de dieu dans le village avait le don de susciter un clivage quasi définitif entre les tenants de la liste du progrès social et celle du renouveau.
Quoique fort différente de la situation pittoresque du célèbre duo Don Camillo-Peppone, la conjoncture évolua toutefois d'une façon inattendue et passablement hilarante, mais n’anticipons pas. À force de jouer à ce jeu, la situation se détériora inéluctablement. La paix des ménages menacée, les amitiés brisées, finis luxe, calme et volupté : on entrait de plain-pied dans une ère de suspicion, de haine, de défiance et d’aigreur.
Vint alors le jour du scrutin...
à suivre
14:21 Publié dans récits | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
En avant la Musique ! (2)
La retraite à soixante ans ?
1965. La France songeait déjà à l'élection présidentielle qui se profilait pour la fin de l'année. Était-ce l'importance de cette consultation républicaine qui mit en émoi quelques esprits chagrins ? Avait-on pris un peu d'avance sur les événements insurrectionnels qui éclateraient finalement trois années plus tard ? Toujours est-il que la petite cité de les Mazures allait devenir pour quelques semaines l'objet d'un enjeu quasiment national.
Précédant les élections présidentielles, les municipales qui eurent lieu cette année-là apportèrent leur lot de changement. Il faut dire, que pour occuper la fonction de premier magistrat de la commune, les deux listes principales qui s'opposaient alors avaient pour têtes deux personnages au tempérament marqué.
A la tête de la liste marquée à gauche, il y avait le sortant, le vénérable et méritant Jules Rogissart(1), mais toutes les espérances convergeaient naturellement vers M. Petitjean(2), président de la Lyre Républicaine, et directeur d'école, celui à qui de nombreux anciens élèves témoignaient leur reconnaissance, du fait de son opiniâtreté à présenter le maximum d'élèves au certificat d'études, avec pour conséquence la fierté de ceux qui étaient admis, mais aussi une certaine rancoeur doublée de honte pour ceux qui se trouvaient recalés.
Ce sosie de Monsieur Hulot, l'inoubliable personnage de Jacques Tati, fort de ses deux casquettes, le «second» de liste de la gauche locale faisait figure d'homme de la situation et l'élection paraissait devoir sans surprise échoir aux représentants de la tradition de défense du combat du monde ouvrier et du labeur. Cependant, l'adversaire avait de son côté fourbi ses armes avec âpreté et détermination.
Structurant sa quête électorale autour de valeurs profondément rurales et spirituelles, l'équipe qui déclarait s'opposer à la municipalité sortante avait choisi de s'autoproclamer «liste pour le renouveau» face à la liste «pour le progrès social».
Cela faisait bientôt une décennie qu'elle avait quitté son beau pays d'Alsace pour faire ses classes comme secrétaire de mairie, elle était mariée depuis plusieurs années à un certain Raoul Girardin, qui, pour des raisons obscures, avait juré qu'il finirait par avoir la peau des «gérauds»(3) .
Toutefois, une sombre histoire de condamnation pour... abandon de famille, avait contraint ledit Girardin à pousser sa nouvelle épouse à devenir candidate par procuration.
Disciplinée, cette dernière mit un point d'honneur à ne pas décevoir les attentes de son époux qui entendait prendre une revanche électorale éclatante sur l'infamie que la justice avait collé sournoisement à ses guêtres. Et c'est ainsi que la néo-Mazuroise prit l'étendard de l'opposition aux «forces de progrès».
Mme Girardin., née Weber (4), avait judicieusement pris le soin de tisser un réseau préparé par M. le curé, l'abbé Fagnières5, qui ne ménageait nullement ses efforts afin de faire triompher la cause de la tradition rurale, chrétienne et familiale. Sermons ciblés, réunions clandestines ou officielles, chaque camp avait pris soin de délimiter son territoire : si la «gauche» avait jeté naturellement son dévolu chez Lucienne pour «le Café de l’Univers», la «droite» s'était repliée avec un accueil au demeurant fort chaleureux chez Simone au «Franco-Belge».
Le front étant délimité, une véritable bataille s'engagea alors : quiconque pactiserait avec l'autre camp serait impitoyablement considéré comme traître à la cause. Le ton monta souvent, et dans bien des familles, on se déchira selon qu'on se positionnait envers un camp ou un autre.
Comme en bien des situations comparables, la rumeur, la diffamation et la calomnie furent abondamment utilisées pour tenter de déstabiliser ou décrédibiliser définitivement l'adversaire. Si les protagonistes des deux camps étaient nettement identifiés, les raisons qui poussèrent un certain nombre de citoyens à se fondre dans les troupes adverses paraissent relever du mystère le plus abscons, tant la ligne de démarcation semblait naturellement infranchissable.
Il convient de revenir un instant sur le rôle du curé du village. Depuis sa prise de fonction, l'année précédente, une ambiance particulière avait pris corps dans le village, alimentée par un lot d'histoires plus ou moins sulfureuses au fur et à mesure que l'abbé tentait de marquer de son empreinte les destinées de la paroisse. N'était-il pas arrivé précédé d'une réputation de séducteur patenté, voire de suborneur...
Apôtre pour les uns, véritable «Raspoutine» pour les autres, l'homme ne laissait personne indifférent. Les sujets qu'il abordait au moment de ses sermons sont restés dans la mémoire des habitant du cru. On raconte qu'un matin, l'archevêque de Reims, Monseigneur Marty lui-même, inquiet des rumeurs propagées au sujet du nouveau curé, avait tenu à effectuer le déplacement depuis la capitale des sacres, afin de se rendre compte de l'étendue du problème : il se présenta à la porte du presbytère. Après avoir appuyé consciencieusement sur le bouton de la sonnette, quelle ne fut pas sa surprise de voir une assemblée bruyante et désordonnée d'enfants sans surveillance. La petite fille qui le fit entrer s'en souvient encore.
- Où est Monsieur le curé ? demanda le futur cardinal.
- Il fait la conférence sur la femme enceinte ! rétorqua la jouvencelle.
De mauvaises langues prétendaient que l'abbé Fagnières en connaissait un rayon sur le sujet, au point que des affirmations, concernant des possibles descendances, se voyaient aisément confirmées dans les lieux où il avait exercé son sacerdoce, avec, disons-le, fougue, entrain et passion.
à suivre
1 nom réel
2 idem
3 sobriquet attribué aux homonymes du «Jules» Rogissart, le géraud étant un geais en patois des Mazures
4 il s’agit là de noms d’emprunts
5 idem
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En avant la musique ! (1)
d'après les souvenirs d'Evelyne Brasseur
La musique adoucit les moeurs. La formule, unanimement élevée au rang de truisme, n’a guère eu par le passé, l'occasion d'être mise en doute.
Bien évidemment, airs militaires et hymnes nationaux bénéficient d'une certaine clémence dérogatoire qui n'altère toutefois aucunement le principe supposé pacificateur de l'art musical.
La pratique de l'instrument, qu'il suive ou qu'il accompagne le laborieux apprentissage du solfège, est généralement considérée comme une discipline unanimement louée pour ce qu'elle exige de rigueur, d'abnégation et de persévérance.
De nombreuses communes peuvent s'enorgueillir de posséder, suivant l'importance de leur population, une école de musique, une batterie-fanfare ou une harmonie municipale.
Quoiqu'il existât antérieurement au XXe s. des sociétés musicales, c'est l'avènement de la loi de 1901 sur la liberté d'association qui permit une expansion florissante de cette noble activité et autorisa ainsi l'accès à une certaine forme de culture pour une part importante de la France rurale.
La région champardennaise, et particulièrement sa partie septentrionale, n'échappa aucunement à ce phénomène.
C'est ainsi que naquit un beau jour (mais rien ne nous dit que ce n’était pas un jour de pluie) de l'année 1905, la «Lyre Républicaine» dans la commune de Les Mazures, 800 habitants, dans le rude mais sympathique département des Ardennes.
On prétend que les origines ce village -anciennement Bourg-Sainte-Catherine- remonteraient au XIIe s. et que son nom proviendrait des ravages subis lors des guerres du XVIe s. De l’abbaye cistercienne fondée au XIIIe s., il ne reste que le nom, attribué à la chapelle qui se trouve aujourd’hui à son emplacement. Des forges y existaient dès la fin XVIe siècle.
Pendant des décennies, nombre d'enfants et de jeunes de Les Mazures, suivant les traces de leurs aînés, furent initiés à l'art musical dans une ambiance marquée par le labeur, le souvenir des grandes dates historiques, mais aussi par la tradition du combat politique et syndical de la population ouvrière, dans ce pays où l'activité métallurgique était depuis fort longtemps omniprésente.
De génération en génération, à côté des airs les plus traditionnels étudiés et répétés inlassablement, les adeptes des cors d'harmonie, caisses claires, clarinettes et autres trompettes, prenaient plaisir à exécuter sans défaillance le nostalgique Temps des Cerises, la martiale Marseillaise, et l'audacieuse Internationale, qui avait été intégrée au répertoire de la rurale formation musicale sans que quiconque osât interjeter la moindre contestation.
Au fil du temps, la bannière de la Lyre Républicaine devint l'orgueil de Les Mazures, tant les exécutants mettaient du coeur à l'ouvrage pour faire entendre une sonorité sans défaut au cours des nombreuses représentations données régulièrement, tant dans les villages de la vallée de la Meuse, que de Rethel à Nouzonville.
On pourra objecter que le parcours de l'harmonie mazuroise fut vraisemblablement marqué par des épisodes moins flatteurs. C'est fort probable. Cependant, la tradition perdurait sans encombres jusqu'à ce que la vénérable formation s'apprête à fêter son soixantième anniversaire...
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