Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« La Gueule Des Autres | Page d'accueil | Du bon goût, de la médiocrité et de l'ignominie »

mardi, 01 juin 2010

La mort du boucher Martin

201006014c0478d709be5-0.jpgJe publie de nouveau ce billet, légèrement modifié, que j'avais retiré suite à une protestation, en raison d'une actualité taurine qui m'a été relayée via Twitter par le Petit Champignacien Illustré. Ça rappelle quelque chose…

Dans les années cinquante, ça se passe à Revin.
La brume qui s'étale sur les bords de la Meuse gagne aussi bien les quais que les rues adjacentes. Du quai Edgar Quinet à la rue Michelet, on s'est éveillé tôt pour partir à l'usine. Les ouvriers sont en route depuis la première heure. Bientôt les écoliers s'élanceront vers le cours du quartier, non loin de la «Maison Espagnole».
À l'angle du quai Edgar Quinet et de la rue Michelet se tient un abattoir. On se pince le nez aux abords de ce lieu. L'exhalaison putride règne en ce quartier tout au long de l'année. Par-delà les défenses des fenêtres imposantes, on feint d'imaginer la terreur que subissent les animaux conviés sans appel au supplice.                                             
La bétaillère arrive, s'arrête devant la grille. Puis on ouvre les portes et le camion s'enfile au milieu de la cour du bâtiment de briques.
Le protocole sacrificiel est connu de longue date : on mènera la bête, depuis sa bétaillère, descendue de la rampe au milieu de la cour. Un anneau métallique est fixé dans la pierre. Une corde attachée au mufle du taureau, on la passe aussitôt dans la rondelle au sol. Foin de délicatesse, il faudra agir vite : On tractera le lien pour contraindre la bête à baisser au plus bas les cornes de sa tête. Au milieu de son crâne la hache s'abattra. Elle ne bougera plus, sa cervelle éclatée. Muni de son tranchoir, lors le tueur fendra la jugulaire bovine pour parfaire son travail. Si tout se passe bien.
À présent, le mâle cornu est là, immobile dans le véhicule qui l'a transporté jusque dans cette cour d'abattoir. Racafourné(1) dans la cabine de la bétaillère, le chauffeur surveille la scène avec appréhension et un courage distant. Les trois gaillards chargés de mettre à mort la bête considèrent la tâche avec indifférence. Marqués par l'habitude, ils ne se soucient guère des caprices d'un taureau qu'ils ne connaissent pas.
Mais le récalcitrant ne veut pas avancer. Campé sur ses sabots, il refuse de bouger. Puis soudain il s'agite, sort de la bétaillère, faussant la compagnie des trois tueurs surpris.
Le mâle est d'importance. La grille métallique qui se doit de contenir toute velléité d'excursion intempestive ne résistera pas à cette ardeur taurine. Voilà le fauve errant dans les rues de la ville, parcourant son chemin d'un pas déterminé. Il ne sait où il va, mais court avec entrain. Il remonte petit à petit vers le centre de la cité, en provoquant l'effroi des riverains affolés, catchis pa'dri l'tas d'bos ou beûquant pa'l baouette (2). Certes, la ville fut jadis sous la coupe espagnole, mais au grand jamais la corrida n'est entrée en Ardenne dans les us de la vallée.
Au bout de cinq-cents mètres, il rencontre un cycliste. En voyant l'animal, le gars roule sur le schiste. Il reprend son vélo en guise de bouclier. Le taureau est surpris, et préfère s'éloigner. Alors sa volte-face le conduit vers le quai. Le retour de la bête à son point de départ est aussi surprenant qu'il est une aubaine pour les compères pressés d'en finir au plus vite. Jugeant que le taureau a bien trop profité de sa remise de peine, il est temps qu'on procède, après cette ultime randonnée citadine, à l'exécution des hautes œuvres consignées dans le registre d'activité de l'établissement. Ramené de lui-même à son funeste sort, l'animal, pense-t-on, vit ses derniers instants.                           
Parmi les hommes chargés de la funeste tâche, un nommé Martin, qui n'est pas du genre à s'en laisser conter, nullement intimidé par la bête et ses fantaisies déambulatoires, se fait fort de lui régler son compte en deux temps et trois mouvements. Mais le taureau repère une manière de ruelle, et s'y engouffre sans crier gare, estimant trouver là une issue convenable. Mais le couloir est un cul-de-sac. L'animal panique devant un mur infranchissable, et ne sait pas reculer. Martin le sait, et compte bien profiter de la situation pour le maîtriser définitivement. Dans quelques instants, il aura le dessus face à la bête à cornes, prise au piège, il en est persuadé.                                              
Mais soudain, le taureau, dans un ultime effort, feint de grimper au mur, retombe, par une pirouette invraisemblable, sur ses sabots, face au boucher. Il fonce droit devant et l'emporte avec lui. La course folle cesse tout au fond d'une stalle. La corne du bovin a entamé la brique sur plusieurs centimètres. Puis l'animal repart déchaîné, enragé. Dans la stalle le boucher s'est juste relevé, a refermé la porte, a baissé le loquet. Puis il tombé mort, un trou dans le thorax. Une corne lui avait transpercé le cœur.                         
Alors que l'homme gît derrière la porte close, on prévient les gendarmes, qui arrivent en nombre. Équipés d'armes de guerre, arrivés sur les lieux, ils se mettent en ordre afin de le tirer. Le taureau est féroce, et ne tient pas en place. Confiné dans la cour de l'abattoir, il n'a aucune chance de s'échapper désormais. On lui tire dessus à balles rabattues. Une multitude de munitions ne permet pas d'en venir à bout. Les murs de la cour ressemblent maintenant à une passoire, mais la bête est bien là, toujours vaillante. Profitant d'un soupçon d'immobilité, on vise juste pour le coup. Une balle pénètre dans le front de la bête, explose dans son crâne.                                                                
Ce fut le seul jour de sa vie où Jean arriva en retard à l'école...

Jean Evrard est aujourd'hui aveugle. Mais ses souvenirs sont toujours frais. C'est en partie de lui que je tiens cette histoire. Évelyne et sa mère m'en ont aussi parlé. Jean Evrard avait treize ans lorsqu'il vit de ses propres yeux, alors valides, une bonne partie de cette histoire que se racontent encore les anciens du pays.

1. réfugié
2. caché derrière le tas de bois, ou regardant furtivement par l'entrebâillement de la fenêtre.

12:06 Écrit par boeufquipleure dans Sport | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : taureau, boucher |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.

 
Tweet