« En avant la Musique ! (6) | Page d'accueil | (Im)patients productifs »

lundi, 24 novembre 2008

En avant la Musique ! (7)

La formation allait mettre à profit cet exploit pour se refaire une santé financière. Déjà la commune voisine de Renwez avait fait un geste important en accueillant dans une salle plus vaste la formation réfractaire.
Les déplacements à Renwez, effectués avec la traction de Jules Rogissart, occasionnaient toutefois des frais qu’il fallait bien couvrir d’une manière ou d’une autre. Dès lors, les prestations extérieures financeraient la Lyre. La formation vedette était invitée maintenant de toutes les fêtes foraines du coin : Renwez, Harcy, Rimogne, personne n’aurait manqué d’inviter la formation musicale dont les exploits avaient attiré l’attention de Pierre Bonte, lequel avait largement rapporté les hauts faits d’armes sur les ondes nationales.
Mais cette notoriété nouvelle tenait probablement autant au putsch de la Lyre Républicaine qu’à la réaction de la nouvelle «mairesse» qui avait juré que les choses n’en resteraient pas là ! 
Madame le Maire avait estimé que les limites du tolérable avaient été irrémédiablement franchies. Dès lors, plus aucune tergiversation n'était possible, on s'en remettrait donc aux prérogatives de Thémis...

Les mutins devant les juges !

L’ardente Alsacienne d’origine, dans un sursaut  légitimiste, avait prestement déposé plainte auprès du procureur de la République, prétextant un délit d’outrage à magistrat à propos du départ houleux de la fanfare exécutant l’hymne national.
On ne sait plus si c’est ceinte de son écharpe de maire que Mme Girardin née Weber se présenta au tribunal de grande instance de Charleville, toujours est-il qu'à l’appel de son nom, le président de la Lyre s’avança dignement devant le président du tribunal, mais il faut  connaître personne n’en menait large. Il ne fallut pas bien longtemps pour comprendre que les choses allaient prendre une tournure cocasse. Passé l’énoncé des faits reprochés à M. Petitjean, le juge, baissant ses lunettes, se tourna vers la plaignante et déclara :
- Si je comprends bien, Madame Weber, vous reprochez à la formation musicale ici représentée par M. Petitjean d’avoir joué la Marseillaise au défilé du 14 juillet !
Était-ce parce qu’elle avait compris que le procès tournerait court, toujours est-il que Madame le maire ne trouva pas d’autre argument que de répondre :
- Che ne m’appelle pas Mme Feber, je m’appelle Mme Chirartin !
Ce serait là son dernier mot.
M. Petitjean se trouva relaxé des chefs d'accusation qui lui étaient opposés, et c’est avec le triomphe modeste qu’il ressortit en héros du palais de justice. La musique avait gagné, et cela allait rapidement se savoir, particulièrement au moyen de la chronique de Pierre Bonte sur Europe 1.
Paradoxalement, l’activité musicienne du village connut dès lors un essor sans précédent. Le conflit né de l’affrontement initial engendra contre toute attente un afflux des inscriptions dans les deux formations rivales, mais un gentleman agreement inattendu permit aux deux associations de se produire de façon complémentaire à la satisfaction du plus grand nombre

Appelée sous d’autres cieux pour officier à l’occasion de la Sainte-Cécile, du 11 novembre ou du 8 mai, la Lyre Républicaine trouvait là une juste récompense à sa notoriété aussi nouvelle que méritée. On comprit que le 1er mai devait être célébré par les deux formations musicales. Aussi, on s’organisa de façon rationnelle en formant un défilé ménageant les susceptibilités, chaque troupe occupant soit la tête, soit la queue du défilé, la Lyre mettant un point d’honneur à exécuter l’Internationale avec le respect unanime de la population ainsi rassemblée.
Les choses évoluèrent plus favorablement encore, puisque vers 1970, il n’était plus question de querelles, mais de vins d’honneur pris en communs.
Ce fut pourtant le chant du cygne : l’essor de la télévision éloigna inéluctablement les jeunes pousses des pupitres, des partitions et des instruments.
Les adhésions se raréfièrent, et les musiciens retraités n’étaient plus remplacés. Pour l’Harmonie, comme pour la Lyre, les effectifs rétrécirent comme peaux de chagrin, et l’activité s’en trouva inévitablement perturbée. Cette désaffection générale fut alors dévastatrice, et au milieu des
années 70, les instruments de musique étaient devenus orphelins.
Aujourd’hui, quand on demande aux plus anciens ce que sont devenus tubas, trompettes et autres grosses caisses, les réponses sont invariablement les mêmes, personne ne connaît en fait leur sort final.
La Lyre Républicaine et l’Harmonie ne font plus de nos jours partie des discussions des villageois du cru. Certains lieux cités dans cette histoire ont eux aussi été relégués au rayon des souvenirs les plus anciens. Une importante déviation a fait totalement disparaître le Bochet-Haut, et, dans le village, une importante restructuration de la voirie, qui a certes permis un meilleur confort de circulation, a aussi contribué, malheureusement, à rendre l’endroit un peu moins pittoresque. On avance encore que les clivages nés en 1965 auraient laissé des traces, et que les protagonistes de cette affaire ayant disparu, les clans qui s’étaient constitués pour l’occasion ont eu la vie dure. On dit même qu’à l’occasion des dernières élections municipales, des lettres anonymes dénonçant avec ardeur comportements partisans, prises illégales d’intérêt, malversations diverses et autres forfaits, auraient abondamment circulé dans les boîtes aux lettres du village.
Il s’agissait bien entendu de manœuvres déloyales, de diffamation et de calomnies.
Mais cette fois, la musique n’était plus là pour adoucir ce genre de mœurs...

Ecrire un commentaire