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lundi, 23 juin 2008

Déjantons sous la pluie.

Sans vouloir faire de concurrence ou d'ombre à Dominique et à sa très nécessaire étude de la chanson française révolutionnaire post-68, je propose d'examiner en ce coin d'étable un échantillon d'œuvres «remarquables» de la chanson française, qu'on pourrait regrouper sous le vocable de «chansons déjantées».

Je songe à quelques spécialistes du genre qui ont fait de cet exercice leur fonds de commerce. On pense par exemple à Hubert-Félix Thiéfaine qui a pas mal donné dans cet exercice, même un peu trop à mon goût, pour un résultat mitigé.
Pour inaugurer cette série, un peu au hasard, je vous propose une œuvre de Robert, Jean-François, Joseph, Pascal Lapointe, plus connu sous le prénom de Boby. Cette chanson, l'Aubade à Lydie en Do se doit d'être exécutée dès potron-minet, avec vigueur et entrain, et même avec détermination, si l'on en croit les premiers vers :

Sûr, faut que je chante
Mon aubade à Lydie.

Le héros, renversant toutes les convenances va donc s'installer, et procéder à l'exécution de ce qu'on pressent être une déclaration résolue et enthousiaste.

"Ô ma Lydie tu hantes
Mes rudes rêves au lit

On perçoit dès lors la proximité «rudes rêves au lit» avec «déclaration», de revenus, comme de bien entendu, par référence à l'ancien emplacement du ministère de l'économie et des finances. L'hélidéconneur de Pézenas avait-il des soucis avec le fisc ? Rien n'est moins sûr.

Dis ! Tu me séduis en te
Riant de mes ridi-
cules Et vaines tent-
atives de concili-
ation Avec tes tantes
hâtives à te mari-
er Avec un marchand
de tapis né à Tunis"

Plusieurs remarques sont possibles à propos de ce passage.
Ainsi que l'on pourra le lire un peu plus loin, le lieu de l'action est d'une importance capitale : il s'agit de la ville de Florence, et l'allusion facile aux mœurs florentines apparaît dans ce passage, où l'on peut percevoir une étrange proximité de termes comme «avec mes tantes» succédant à «concili-» qui évoque facilement «cons s'y lient». C'est un curieux mélange des genres auquel on assiste là, dans la mesure où lesdites «mœurs florentines» s'appliquent ordinairement à la gent masculine. En ce sens, l'auteur propose une acception résolument nouvelle à cette formule.
On passera sur «hâtives à te mari-er» renvoyant à «tapis né à Tunis», quoiqu'on subodore une manière d'empêchement physique dû à un éloignement plus qu'évident.

Ainsi chantait un Italien pisan
Dessous les murs d'un palais de Florence
Car ce palais abritait justement
La fleur d'amour qui le mettait en transe

Boby Lapointe choisit donc d'exposer en première intention l'action, du moins dans le déroulement de la narration, la description du lieu de l'intrigue se trouvant de fait différée. C'est la Toscane, non pas celle, rurale, des vignes et des oliviers, ni celle, plus boisée du Mugello, mais celle, aristocratique, des palais de la cité florentine. Le chanteur-conteur n'est pas de la ville des Medici, mais de la cité de la torre pendente : l'allusion est évidente, avec son air penché, le chanteur est un peu déséquilibré, mais seulement en apparence, car, suivant le principe du barycentre, ladite tour qui semble en péril du fait de sa verticalité contrariée, n'est aucunement perturbée dans son équilibre. Ainsi en est-il probablement du sujet chantant.
L'inclination pour l'inclinaison est manifeste chez Boby Lapointe. Déjà, dans Le Poisson fa, ne chantait-il pas :

Et un bécarre,
C'est une chaise
Qui a un air penché et pas de pieds derrière;
Alors, très peu pour moi,...

le bécarre, qui marque le retour à la hauteur nominale, a un bien un air penché.

L'Italien pisan va donc entonner sa déclaration...

Napolitaine aux yeux de firmament
Maman m'a dit que c'était plutôt rare
Ben si c'est rare j'aime mieux les yeux rares
De Lydia que l'curare
De Lucrece Borgia

Raté ! L'élue du cœur penché vient du sud. Pire! De Naples.
Les yeux de firmament associés à la Napolitaine peuvent laisser perplexe : quelle couleur peut-on associer au firmament ? Le bleu ? Le bleu marine ? Le noir ? Quoi qu'il en soit, c'est une couleur rare, car le texte nous le soutient. On convoque Esméralda ?
Que fait donc ici cette Napolitaine dans un palais florentin ? Quelle est sa condition ? On imagine aisément que l'aubade dont il est question doit se faire sous un balcon ou quelque chose d'approchant. Hors, ladite Lydie/Lydia, qui est napolitaine, serait plus à rechercher parmi les femmes de chambre ou employées de cuisine du palazzo -donc au rez-de-chaussée- que parmi les rejetons du taulier.

Nous n'en saurons donc pas plus au sujet du rang occupé par belles aux yeux ensorcelants, mais parés de toutes les vertus en regard des emmerdements empoisonneurs de la femme aristocrate de haut lignage, aux mœurs dissolues, incarnée par Lucrèce Borgia.
Le parti est ainsi pris : ce sera la plèbe, vertueuse, en opposition à l'aristocratie, dévoyée.

V'là qu'il a dit : "O ma Ladie" deux fois
Mais sa Ladie est sourde à ces salades
"Dors ange" dit-elle en rentrant sous son toit
Au p'tit matin après une escapade

Traditionnels calembours de l'auteur du «saucisson de cheval». On repère d'emblée "O ma Ladie" deux fois rappelant
Combien à vous qui m'épatâtes, mon bon petit cœur confus doit
attestant de l'existence de symptômes psycho-somatiques. Que dire de sa Ladie est sourde à ces salades « Dors ange ... ?

Elle se dévêt en dansant avec grâce
Sans remarquer qu'un vieux voyeur en face
Fait "glot-glot" avec sa glotte
Qui tressaute

Euh! Pour faire «glot-glot » au seul moyen de l'ouverture crico-ary-aryténoïdienne, il faut se lever de plus bonne heure que cet Italien pisan... Admettons cependant bien volontiers la licence.

Lorsque saute la culotte
Que Lydie ôte

Bien entendu, on prononcera «tressaute» et « ôte » à la manière picarde, sans quoi la rime serait stupidement déshabillée...

Les tantes entendant tant d'anomalies
Lui disent : "Vilain menteur, tu nous salis"
C'est vrai qu'c'est faux d'croire qu'les tantes acculent
Leur nièce à cette union ridicule
Est-il raisonnable d'ajouter un commentaire ?
Dès lors, il convient d'adopter un accelerando, comme dans la valse à mille francs, ou la vache à mille temps, de Jean Brel et Jacques Poiret, (qui ne sont pas les deux tantes dont il est question dans le texte de Boby Lapointe) je les confonds toutes les deux...

Qui donc lui a mis cette idée en tête ?
Ne serait-ce point le marchand de carpettes ?
Si ! C'est ici qu'le sadique Sidi
A dit qu'il a dit si
Et Lydie aussi

Boby est incorrigible, il n'a pas pu s'empêcher, après une allitération dont il est coutumier, de nous pondre une autre allitération, alors qu'il pouvait, comme dans Bobo Léon, conclure par Et il est mort.

Sûr, faut que je chante
Mon aubade à Lydie.
"Ô ma Lydie tu hantes
Mes rudes rêves au lit
Dis ! Tu me séduis en te
Riant de mes ridi-
cules Et vaines tent-
atives de concili-
ation Avec tes tantes
hâtives à te mari-
er Avec un marchand
de tapis né à Tunis"

Tout cela sur une danse frénétique qui n'est pas sans rappeler la Tarentelle de Caruso (Charles Trénet), qui sera dépecée, avec tact et modération -comme il se doit- dans les temps à venir.
Ce texte a été capturé ici.

 

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